28/06/2026

Nos richesses régionales : la mirabelle

L’est républicain du 18 septembre 1932.  


M. Paul Maujean, président du Syndicat des hôteliers de Nancy, vient d'entreprendre une série d'études sur nos richesses régionales, dans un but de propagande. 

Le premier de ces articles est consacré à la mirabelle. 

Quand au mois d'août, écrit M. Paul Maujean, l'on circule à travers la campagne lorraine, on aperçoit de toutes parts et à perte de vue, une multitude d'arbres moyens, les branches intérieures appesanties par la charge de leurs fruits. Ce sont les mirabelliers. 

On en voit partout, dominant en nombre, en bordure des chemins, dans les champs, dans les vignes, sur les coteaux. dans les vergers entourant les maisons, donnant aux villages lorrains noyés dans la verdure, un charme particulier. 

La récolte du délicieux fruit d'or de ces arbres, que l'on nomme "mirabelle", n'est pas une des moindres ressources du pays. 

Ce fruit lorrain d'essence, indépendamment des délicieuses tartes qu'il donne comme dessert au moment de sa récolte, est mis en conserves par d'importantes conserveries locales dont la réputation est mondiale, mis en confitures par la prévoyante ménagère lorraine songeant à l'absence des fruits pendant la prochaine mauvaise saison, confit, par nos confiseurs réputés de Metz et de Nancy, exporté quand il y en a profusion et enfin distillé sous le contrôle de l'Etat, par les distillateurs et surtout par ses récoltants, qui, à cet effet, lui font subir dans des tonneaux de bois une fermentation préliminaire qui a pour but de transformer en alcool, son sucre naturel.  

La "mirabelle", nom que porte encore cette précieuse distillation, se fait en hiver. Elle est un des travaux d'intérieur, auxquels se livrent les Lorrains quand la neige a recouvert leur sol, sur les semailles d'automne. 

C'est avec beaucoup de soins que les deux stades de cette transformation doive être opérés, et celle-ci rappelle un peu, en attentive surveillance, celle qu'exerçait l'alchimiste au moyen âge, anxieusement, penché sur sa cornue et sur le produit qui pouvait en sortir par le serpentin refroidi. 

En effet, le moindre coup de feu qui accélérerait un seul instant la distillation, doit être évité, si l'on veut garder à cet alcool, toute la subtilité, toute sa saveur divine si comparable au fruit, dont il est en quelque sorte une fidèle quintessence aromatique. 

A la sortie du serpentin, la mirabelle coule comme tous les alcools, ayant l'aspect d'une belle eau de source : de son séjour dans le tonneau de bois où on la garde une ou deux années pour qu'elle se débarrasse de quelques degrés par évaporation naturelle, elle prend une très légère couleur jaune, ce qui n'est pas désagréable à l'oeil et qui rappelle justement la couleur de son fruit. 

La mirabelle reste l'orgueil de celui qui l'a récoltée, distillée. Chacun doit la goûter, et rare est le visiteur qui se retire sans avoir été sollicité de prendre un petit verre et donner son avis. 

En période de distillation, qui coïncide avec celle pendant laquelle on tue le porc et l'on soigne le vin, des maisons sortent des rumeurs significatives et aussi des odeurs sympathiques, signalant ces différents travaux d'hiver. Ils sont généralement suivis de plantureux repas au cours desquels la joie de vivre la plus simple, la plus naïve, se manifeste au milieu des rires provoqués par l'évocation de bonnes histoires d'autrefois. 

De ces traditionnelles agapes on ne sort pas, sans avoir pris le café et une goutte de mirabelle. Celle-ci varie d'importance avec l'âge des convives. On trempe un sucre  à l'intention des vieillards et des enfants. 

Les bons vieux semblent ne pouvoir s'en passer et dernièrement, un centenaire lorrain questionné répondait qu'il devait son âge et sa si belle santé, à son petit verre journalier de mirabelle ! 

Dans les campagnes, il n'est pas rare de tremper une croûte de pain dans de la mirabelle en guise de petit déjeûner, avant de partir au dur labeur des champs.  

Tels sont la mirabelle, fruit particulier de Lorraine, et son alcool qui finit invariablement un bon repas, comme dans notre pays il est coutume d'en faire. 

De sérieuses raisons expliquent cette résistance physique et cet appétit. 

Le Lorrain, d'une solide nature, n'a pas manqué de développer sa force au cours des successifs événements tragiques qu'il n'a cessé de subir depuis des siècles et qu'il a traversés sans faiblir, le coeur et l'esprit aussi fermes que la robuste constitution dont il jouit en général. 





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